Lundi 15 Novembre, Passage de frontière
Sur la route, il arrive parfois des choses surprenantes. Il y a près d’un mois de cela, à 4 000 kilomètres dans le Sud Argentin, nous avions rencontré Patrick, un Australien démarrant son tour du monde. Hier, nous l’avons retrouvé, par le plus grand des hasards, attablé avec une chinoise nommée Ling. Ils quittent eux aussi l’Argentine en direction de la Bolivie. Ce matin on se retrouve donc tous les quatre au terminal de bus pour voyager ensemble… et on est parti pour faire un petit bout de chemin avec eux.
Au Sud Bolivien se trouve le Salar de Uyuni, le lac de sel le plus grand du monde, à près de 4 000 mètres, planté au milieu du désert. Il est possible de s’y balader ainsi que dans sa région voisine, le Sud Lipez. L’idée c’est de se rendre non loin de la frontière passée, dans le village de Tupiza, et de trouver une agence pour louer les services d’un véhicule et d’un conducteur.
Nos passeports tamponnés, on retrouve une amie de longue date de Ling, elle aussi chinoise, et on fait la connaissance d’une Canadienne et d’un Hollandais. On décide donc de partir tous les sept, ce qui permettra de négocier en plus les prix du tour.
Cette excursion dure 4 jours et 3 nuits à dormir en plein milieu du désert dans des petites maisons rustiques sans eau chaude ni électricité, parfois sous des températures négatives. Nous sommes Lundi et nous « bookons » pour partir à 2 véhicules après-demain. Un jour de repos nous permettra notamment de nous acclimater à l’altitude. Le Sud Lipez et le Salar de Uyuni se trouvent entre 3 300 mètres et 5 000 mètres sur l’ « altiplano » Bolivien, grand et haut plateau où montagnes et volcans se sont égarés. Et à cette hauteur, il manque cruellement d’oxygène. Tupiza, se trouvant à 3 000 mètres, permet à nos corps de fabriquer les globules rouges nécessaires au transport du gaz si précieux.
Mardi 16 Novembre, tranquilo
Nada, ah si ! On retrouve les joies des pays pauvres et leurs boui-bouis pour casser la croute. Non loin de notre hostel on mange pour 1€50 une assiette de viande accompagnée du légume du coin : la pomme de terre !
Mercredi 17 Novembre, Sud Lipez acte1
Pour compléter les voitures, deux écossaises (enfin des îles Shetland, elles y tiennent !) nous rejoignent. On part donc à 9 accompagnés de deux chauffeurs et d’une cuisinière ; et oui, dans le désert il n’y a ni restau, ni supermarché !
Dans notre voiture, on fait plus ample connaissance avec Patrick l’Australien et Tim des Pays-Bas. On traverse des paysages magnifiques, indescriptibles (les photos se suffisent à elles mêmes) et rapidement on atteint une altitude de 4 800 mètres. Sensation étrange que d’être essoufflé seulement en faisant quelques pas. Ling a rapidement mal à la tête et c’est la Coca de notre conducteur qui n’arrête pas d’en chiquer qui l’aide à passer les cols.
Le ciel est d’un bleu limpide, le désert jaune parfois ocre mais toujours calme nous laisse à des années lumières des grandes villes agitées d’Amérique Latine. Seules les embardées de quelques lamas à l’approche de nos véhicules apportent la vie.
Si austères soient les lieux, quelques baraques attestent de la présence humaine. Et c’est d’ailleurs dans l’une d’entre elles que nous nous arrêtons pour passer la nuit. Frigorifiés, nous dînons et nous nous camisolons dans nos sacs de couchage, tout habillés, espérant dormir quelques heures avant le réveil plus que matinal du lendemain.
Jeudi 18 Novembre, Sud Lipez acte2
A cette altitude, le cœur bat perpétuellement la chamade et n’aide pas à s’endormir. C’est donc après une nuit quasi blanche que nous sommes réveillés par nos conducteurs à… 4 heures du matin.
On assiste au lever du soleil dans ce désert, toutes nos têtes collées aux vitres des Jeeps, moment surréaliste ! On s’enfonce plus encore dans la région lorsqu’on découvre un lagon où un troupeau de flamants roses a élu domicile. Le lac, à la couleur orange d’un coucher de soleil, est posé au pied d’un volcan semblant toucher ce ciel toujours aussi bleu. Nous sommes maintenant à près de 5 000 mètres d’altitude, on limite les mouvements à quelques pas pour se rapprocher au plus près des geysers soufflant le souffre.
Au milieu de nulle part, nous passons par des villages fantômes où vivaient quelques conquistadors partis à la recherche du métal le plus précieux à l’époque : l’argent ! Quelques trous dans les montagnes nous renvoient à des siècles où les Amérindiens étaient exploités par les Espagnols pour creuser et rapporter le si précieux or gris.
Plus tard nous nous baignons, alors que le mercure n’indique pas plus de 10 degrés, dans une source d’eau chaude. Les Français sachant toujours se distinguer, une mémère de la cinquantaine m’envoie un « casse toi » alors que je passe par inadvertance à côté d’elle pendant qu’elle se change. Je lui réponds qu’un peu de politesse ne fait pas de mal, elle s’excuse alors platement me répondant qu’elle ne savait pas que j’étais Français. Bah ouais, on peut envoyer chier gratuitement les gens dans sa langue natale… du moment qu’ils ne comprennent pas. Un peu plus tard au moment de se rhabiller, elle montrera autant de finesse à l’égard de Manue !
A la fin de cette journée éreintante nous arrivons dans notre bivouaque d’une nuit, à 4 400 mètres d’altitude. La nuit s’annonce frisquette sous des températures inférieures à zéro. Toujours pas de chauffage ni de douche pour enlever la poussière du désert collée à nos corps grelottants. Heureusement, notre cuisinière, un vrai cordon bleu, nous réchauffe par sa soupe maison et quelques cuisses de poulet.
Vendredi 19 Novembre, Sud Lipez acte3
Aujourd’hui c’est au tour de Patrick de se sentir mal. Une envie de vomir et un extrême mal à la tête le pousse à user des feuilles salvatrices de notre conducteur. Le « sarcoche » ou mal aigu des montagnes peut apparaitre à partir de 3 500 mètres d’altitude et peut être grave dans certain cas, provoquant des œdèmes pulmonaires mortels. On en est pas là mais notre pote Australien, si joyeux à l’accoutumé, fait grise mine au réveil.
On traverse des steppes désertiques, on s’arrête au bord de lagons chargés de minéraux en tout genre (cobalt, souffre,…) apportant ces couleurs surréalistes. Pas étonnant qu’un des coins traversé s’appelle tout bonnement « Dali ». A chaque escale auprès d’un lagon, on peut apercevoir ces flamants majestueux mais peinant tant à s’envoler, le bec dans l’eau, cherchant à se rassasier.
Parfois des blocs de pierres volcaniques gigantesques nous barrent la route. Nos deux Ecossaises en profitent pour immortaliser le moment en brandissant le drapeau des îles Shetland, si cher à leur cœur. Bien qu’elles soient adorables, je ne comprends pas la moitié de ce qu’elles me disent. A rouler tout leur « r », j’en perds très vite mon latin ! Heureusement j’ai mon traducteur « Ecossais->Anglais » Patrick qui, au passage, se porte mieux.
On commence gentiment à descendre pour atteindre notre dernière escale nocturne à 3 300 mètres d’altitude. Ce soir, nous dormons dans une maison dont les murs sont faits entièrement de sel, la seule matière produite dans le coin.
On est aux portes du Salar de Uyuni, notre cerise sur le gâteau est pour demain !
Samedi 20 Novembre, le Salar d’Uyuni
Une fois n’est pas coutume, nos conducteurs nous sortent de notre torpeur à 4 heures du matin. Pas de petit déjeuner, direction le désert de sel pour ne rien rater du lever du soleil. Après quelques minutes à rouler dans le noir, on nous arrête. Nous sortons de nos véhicules et marchons sur une couche de sel de 40 mètres d’épaisseur. Le soleil commence alors à pointer le bout de son nez, l’horizon est à l’infini d’une planéité parfaite. On immortalise le moment, nous sommes seuls au milieu de rien.
La faim se faisant ressentir, nous partons petit-déjeuner sur l’une des uniques îles du lac où quelques cactus multi-centenaires sont les seuls habitants du coin. On discute avec un Frenchie qui revient de 4 mois de bourlingage en Afrique où, le pauvre, a réussi à se faire kidnapper pendant 2 heures en plein centre de Dar el Salam pour se faire extorquer quelques milliers de dollars. Il continue quand même son voyage, on lit pourtant sur son visage que le cœur n’y est plus…
En fin de journée, on finit l’expédition en ralliant la terre et ses habitants. La bourgade qui nous accueilli, Uyuni, n’est pas folichonne mais nous permet de prendre une douche chaude bien méritée et de se reposer enfin. On dit au revoir à nos potes Ecossaises, qu’on devrait revoir dans 2 semaines à La Paz et à Rachel la Canadienne puis fêtons avec les autres nos dernières heures presque tous ensemble.
Dimanche 21 Novembre, direction les mines d'argent
Patrick l’Australien, Tim le Hollandais, Manue et moi avons décidé de continuer la route ensemble. On part direction Potosi, cité coloniale établie à 4 000 m d’altitude, ce qui en fait la ville de plus de 100 000 habitants la plus haute du monde (même Lhassa au Tibet est battue). Dans le bus on est content de s’arrêter pour retrouver les p’tit restaurants où on mange bien pour trois sous. Malheureusement pour Manue qui n’est pas fan des tripes de lama le plaisir est moins intense que pour moi…
Après 5 heures de bus nous arrivons dans cette ville classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Et c’est vrai qu’après quelques pas on peut dire que la ville a du cachet !
Si Potosi est si belle c’est qu’au 16ème siècle elle était la ville la plus importante d’Amérique du Sud, surtout aux yeux des Espagnols qui découvrirent un gisement infini d’argent dans la montagne voisine. Ils l’exploitèrent jusqu’à presque plus soif en envoyant dans ses boyaux prêt de 6 millions d’Indiens à la mort !
Manue et moi sommes sujets à la claustrophobie. Je décide pourtant de me rendre le surlendemain accompagné de mes deux acolytes dans l’antre de la montagne à la rencontre de ces pauvres gens qui continuent, pour quelques bolivianos, à creuser jusqu’à la mort : Germinal au XXIème siècle !
Lundi 22 Novembre, à la découverte de la ville
Après une grasse matinée bien méritée (enfin on est reposé), on part se balader dans la ville, manger local du cœur de lama au barbecue (fameux !) puis on tombe sur un mini carnaval. On est lundi matin, les Boliviens loin de leur travail font la fête. On finit la journée accompagnés de deux Français qui, comme à l’accoutumé ne parlent pas un mot d’anglais mais se débrouillent très bien en espagnol ! On booke la descente en enfer à la rencontre des mineurs pour le lendemain… 8€, muy barato !
Mardi 23 Novembre, dans la mine
Un petit bisou à ma belle au réveil, j’enfile les mêmes affaires que je porte quotidiennement depuis maintenant 8 mois et hop, Patrick, Tim et moi partons à la découverte des mineurs de l’enfer. Après être passés à l’agence qui organise le tour, nous nous protégeons de la bouillasse et de la poussière en mettant une combinaison. Tels de vrais mineurs, nous emmenons avec nous casques et lampes frontales.
Je ne pense pas faire long feu dans la mine, ma légère claustrophobie ne devrait pas me permettre de tenir les 2 heures au fond de la montagne de Potosi. Avant d’entrer, nous achetons au marché du coin dynamite, feuilles de coca et soda en guise de présents pour les travailleurs. Nous passons par « l’usine » qui permet de séparer l’argent de la caillasse. Notre guide est désolé de nous apprendre que le produit fini est manufacturé en dehors de leurs frontières ce qui ne permet pas aux Boliviens de profiter de la manne d’argent.
Le plus dur commence, nous arrivons devant la mine, à plus de 4 500 mètres d’altitude. Déjà que l’air est à peine respirable à cette hauteur, alors enfermé dans un boyau long d’un kilomètre je ne présage pas du mieux pour mes poumons. Nous entamons la descente aux enfers. Nous croisons les mineurs qui extraient de la montagne des tas de gravas. A leur passage nous déposons sur leur charriot coca et soda qui les aideront à tenir la journée. Ils travaillent du matin au soir et ne font pas de pause-déjeuner le midi. La coca, en plus de combattre le mal des montagnes, leur sert alors de coupe faim. Parfois nous avançons tant bien que mal pliés en deux. Souvent, nous sommes à bout de souffle tellement la poussière et le manque d’oxygène emplissent les lieux.
Au bout de trois quart d’heure et avant de passer au second niveau de la mine, j’annonce à mes compagnons d’infortune que je ne souhaite pas continuer. J’estime en avoir vu assez et les difficultés à avancer sont telles que le plaisir s’est dissipé. Roberto, un de nos deux guides, me raccompagne vers la sortie. Au croisement de deux boyaux je le sens hésiter sur le chemin à prendre ce qui n’est pas pour me rassurer. Pourtant nous atteignons l’air frais et entamons une discussion sur nos histoires.
Il m’apprend notamment que son père, mineur, est décédé à l’âge de 50 ans, ce qui est plutôt pas mal en comparaison de ses collègues. Il me confesse aussi qu’il y a quelques semaines des touristes sont restés bloqués dans une des mines suite à un éboulement. Ils ont dû, à coup de dynamite, se frayer un chemin pour sortir… je suis ravi de ne pas l’avoir appris quelques heures plus tôt!
Après cette expérience forte en émotion, nous retrouvons Manue, puis on passe la journée tous ensemble à limasser accompagnés des deux Français qui font le tour d’Amérique du Sud. Et c’est une pizza bien méritée en soirée qui vient récompenser tous les efforts de la matinée. Demain nous quittons les Frenchies et Patrick alors que Tim continue avec nous en direction de Sucre.
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bisous